Nouvelles

Elle regarde

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Serena est au cœur des vingt-trois nouvelles réunies sous le titre « Elle regarde… ». Ni tout à fait la même ni tout à fait une autre, comme l’indique, reprenant Verlaine, la quatrième de couverture. Une femme regarde le sable, le bouquet, les livres, le chien, les pieds, l’arbre, la vitre, et, chaque fois, s’esquissent des destins qui sonnent jaune comme un rire, se coulent dans le ciment du manque d’excès, s’achèvent sur un goût de haricots verts, se reflètent dans le sexe d’un arbre ou sont suspendus à la naissance d’un enfant. Les Serena passent souvent à côté des choses, se sentent incomprises ou, même lorsqu’elles croient atteindre le bonheur, sont prises d’un doute qui les empêche de s’abandonner. Une pensée, un non-dit ou un malentendu suffit pour que l’instant rêvé s’éloigne. Les Serena ont un œil de photographe. Mettant une distance entre ce qu’elles voient et ce qu’elles vivent, leur regard fixe le grain de sable qui va tout gâcher. Car les pieds d’un amant, le tronc d’un platane, un bouquet d’hortensias, le dos des livres sont de terribles révélateurs. On ne peut pas empêcher les pensées de tourner. On ne sait pas ce que l’on veut. Serena dans une bibliothèque : « Elle regarde les livres. Et elle comprend que depuis quinze ans, elle travaille dans un cimetière. Qu’elle ne pourra plus rester là. Qu’elle doit y rester ». Serena a mal et ne veut pas le dire : « Elle grimace : petit Jésus, faites qu’il n’ait pas envie de défaire les dix boutons de ma robe jaune, ce soir ». Serena meurt de soif et lui, il meurt d’envie : « Il la presse encore, ventre tendu. Il veut la caresse. Elle veut boire d’abord… Encore, dit-il. Encore, abreuve-toi. Elle retient une larme. Il croit à un soupir ». Serena au lit avec son amant : « Non ! Elle n’en peut plus, alors qu’elle veut toujours. Elle n’aurait jamais imaginé. Elle n’en veut plus ». Elles sont comme ça, les Serena de Simone Salgas. Elles rêvent d’un bonheur pour lequel elles ne sont pas faites parce que, pires que Georges Brassens, le pluriel qui ne vaut rien pour elles commence à deux. Illustrées par les délicates photos d’Hubert Beauchamp, ces nouvelles cruelles, poignantes ou piquantes nous ressemblent, pauvres femmes et hommes que nous sommes. Elles sont contées, à coups de phrases courtes et hachées, avec un rare bonheur d’expression : la touche Salgas.

Bernard Revel

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